Georges Bizet
25 octobre 1838 - 3 juin 1875
Ces dates prouvent la brièveté de la vie de Bizet.
 |
 |
1859 - Bizet à 21 ans, au retour
de son séjour à la
Villa Médicis |
Février 1875 - Bizet à 36 ans, pendant
les dernières répétitions de Carmen |
Quinze années seulement séparent ce premier et ce dernier
portrait de Bizet. Que s’est-il passé dans sa vie pour qu’ils
soient aussi tragiquement dissemblables ?
Enfant unique d’une famille modeste et
pourtant musicienne, son apprentissage musical est fulgurant.
Entré à 9
ans au Conservatoire de Paris, premier Prix de piano à 14,
remarqué par Liszt, tout le destine à une carrière
de virtuose, ce qui plaît beaucoup à ses parents.
En effet, c’est de loin la carrière la plus lucrative
pour un musicien car le public français de l’époque
qui fréquente rarement les salles de concerts sauf pour écouter
Offenbach, goûte
fort les exploits des stars comme ceux de Paganini par exemple.
Mais Bizet ne veut pas de ce qu’il appelle une carrière
de saltimbanque, il veut être compositeur, il sera compositeur.
En effet, à 17 ans, il compose la Symphonie
en ut (qui
sera jouée pour la première fois en 1935), à 19
ans, il remporte le Prix de Rome prestigieuse
porte d’entrée à cette époque pour
une carrière
de compositeur. Ce Prix a une importance considérable
pour le jeune Bizet mais pas seulement pour sa renommée.
Le séjour de trois ans à la Villa Médicis,
récompense des Prix de Rome, représentera
pour lui un véritable voyage initiatique. Pour cet enfant
sage, pour ce garçon qui n’a jamais quitté Paris
et ses parents, ce sont ses premières grandes vacances
et d’ailleurs ses dernières. Eenfant des villes,
il découvre la beauté de la nature, il voit la
mer pour la première
fois et il est bouleversé par son immensité.
Ses lettres à sa mère sont un hymne à la
joie. A Rome, Bizet devient un homme, un homme libre, dégagé des
interdits ou des règles imposés par l’école,
par les convenances, par sa mère. Le Bizet de Carmen est
né en Italie !
Geneviève Halévy-Bizet
A l’époque de son premier portrait,
auréolé de
sa jeune gloire de compositeur considéré comme
le meilleur de sa génération, il est persuadé «qu'avec
deux ou trois succès d'opéra-comique»,
il aura «la vie de rentier». Plus tard,
en 1869, lorsqu'il épouse
Geneviève Halévy "une adorable fille que
j'adore",
il dit partout avoir rencontré l'amour de sa vie !
Qu'en est-il en 1874 ? Que sont
devenus l'adorable fille et le bonheur idéal dont rêvait
Bizet ? Séduisante
et coquette, Geneviève a certes beaucoup d'esprit, mais
elle est de celles qui ne cherchent qu'à être aimées
et s'y complaisent. Comme elle a hérité de la fragilité nerveuse
de la célèbre famille Halévy, Bizet, loin
de partager avec elle ses soucis et ses fatigues, s'ingénie à les
lui cacher. De surcroît, il sert de tampon entre Geneviève
et sa mère qui, pour sa part, va de maison de santé en
clinique psychiatrique.
La vie quotidienne devient encore plus difficile à partir
de la naissance du petit Jacques en 1873 car, une fois encore,
c'est Bizet qui en a l'entière responsabilité.
Quant aux deux ou trois succès d'opéra-comique
qui devaient lui amener la fortune, où sont-ils
? Lorsqu'on consulte le catalogue des œuvres de Bizet, il
est consternant de constater le nombre de celles qui ont été perdues
ou dont la création a été posthume. Parmi
celles qui ont vu le jour, peu ont dépassé le cap
de la quinzaine de représentations. En fait de vie de
rentier, Bizet accumule les travaux alimentaires et les leçons
de piano pour joindre les deux bouts. Ses lettres se font régulièrement
l'écho de cette existence de forçat de la musique
: "... des leçons, des travaux énormes
pour plusieurs éditeurs, des relations trop étendues,
tout cela dévore ma vie ..." - " je travaille à me
crever ..." - "Je mène une existence insensée
...".
C’est donc dans un contexte professionnel
et familial difficile que Bizet, en 1872, reçoit une commande
de l’Opéra Comique «Faites-nous une petite
chose facile et gaie, dans le goût de notre public avec,
surtout, une fin heureuse» Ce sera Carmen !
Il faudra beaucoup d’insistance de la part de Bizet et
l’intervention de Ludovic Halévy, son cousin et
librettiste, pour obtenir du Directeur de l’Opéra
Comique la permission de mettre en scène la sulfureuse
Carmen.
Mai 1874 - Juin 1875 : l’année Bougival, l’année
Carmen
Depuis cette commande, Bizet n’a pas cessé de
penser à Carmen,
il l’a dans la tête et dans le cœur, mais il
n’a jamais eu le temps de l’écrire ni de l’orchestrer.
Or, en 1874, l’Opéra Comique l’avertit que
Carmen entre en répétition à l’automne.
Il lui faut absolument trouver un endroit tranquille pour échapper
aux mille et une obligations qui mangent son temps et pouvoir
- enfin - se consacrer à la composition de son opéra.
Où peut-il mieux le trouver que dans ce petit village
de Bougival si prisé alors par les artistes et dans cette
modeste maison à l'écart de l'agitation et du bruit
? De l'autre côté de la maison, la vue est d'une
beauté à couper le souffle, elle plonge directement
sur la Seine, en face on aperçoit les champs de l'île
de la Chaussée ... Bizet écrit à un ami
: «J’ai trouvé à Bougival un petit
coin très tranquille, très agréable au bord
de l’eau. Je vais y terminer Carmen».
En trois mois de travail acharné, Bizet
écrit
et orchestre les 1200 pages de la partition de Carmen !
Les amis qui viennent le voir dans sa retraite, repartent enthousiasmés
par ce que Bizet leur a fait entendre. Cette fois-ci, c’est
sûr, ce sera - enfin - le succès.
A la rentrée, il est prêt, épuisé mais
heureux, les répétitions peuvent commencer. Bizet
n’en manque aucune mais elles seront éprouvantes
car il est en butte à la grogne des musiciens qui trouvent
l’œuvre trop difficile, à celle des
choristes révoltés
par les innovations de ce compositeur exigeant mobilité et jeux
de scène, ce qu’on
n’a encore jamais vu de mémoire de choriste.
Enfin, à la
grogne du Directeur qui trouve la musique «cochinchinoise» et
le livret «indécent».
Affiche de la première
représentation
de Carmen
Le 3 mars 1875 arrive enfin. Quand le rideau
se lève,
la salle est comble. Ce n’est pas le public familial habituel
de l’Opéra Comique, c’est un public plus mondain,
plus élégant, ce qui ne veut pas dire plus musicien.
Beaucoup sont venus à cause du livret de Meilhac et Halévy
(librettistes d’Offenbach), alléchés par
les rumeurs de scandale qui ont circulé.
Célestine Galli-Marié par Doucet
(Bibliothèque de l’Opéra de Paris)
Or cette première est un désastre
! L’orchestre
est moyen, les chœurs, comme prévu, médiocres.
Quant à la Carmen incarnée par Célestine
Galli-Marié, elle déplaît beaucoup,
son jeu est jugé inconvenant et excessif. Les costumes
sont superbes, les décors aussi, mais leurs changements
sont interminables. Le spectacle a commencé à 8
h du soir, il se terminera à 1 h du matin dans une salle
qui s’est vidée acte après acte. A la fin,
il ne reste plus qu’une poignée d’amis pour
entourer un Bizet bouleversé qui leur dit “Je
sens l’échec, je prévois le four définitif
et sans remède, cette fois-ci, je suis bien perdu !”.
Le lendemain est pire pour Bizet avec la parution
des journaux. Presque unanimement, ils condamnent Carmen au
nom de la morale, s’indignant
que Bizet ait placé l’action dans un milieu d’ouvrières
et de contrebandiers et donné le premier grand rôle à «une
véritable prostituée de la bourbe et du carrefour» qui
meurt assassinée sur la scène après avoir
détourné un brave soldat de son devoir.
Cet échec n’est pas
plus grand que les précédents
! Ni Les Pêcheurs de perles, ni La Jolie Fille
de Perth, ni Djamileh, ni l’Arlésienne n’ont été des
succès. Mais Bizet a toujours rebondi. Cette fois-ci,
sans doute parce qu’il est plus âgé, qu’il
a trop cru au succès, qu’il est épuisé par
la terrible tension des mois précédents et que
son couple bat de l'aile, il semble durablement abattu et découragé.
Bizet tombe gravement malade
d’une angine comme il en a
souvent. Malgré les avis de ses proches qui le trouvent
trop souffrant pour un déménagement, il
n’a
qu’une idée, fuir Paris, retourner à Bougival. «Non,
non, dit-il, partons ; je veux partir tout de suite ; l’air
de Paris m’empoisonne !». (Mémoires
de Charles Pigot).
Le 28 mai 1875, Bizet revient à Bougival
avec sa femme, son petit garçon
de 2 ans et deux domestiques. Tout de suite, il se sent mieux,
respire mieux, ses douleurs s’atténuent. Le lendemain,
il fait une petite promenade de convalescent le long
des berges de la Seine qu’il aime tant avec sa femme et
un ami pianiste. Les deux hommes ont l’idée désastreuse
de se baigner dans l’eau encore glacée de la Seine.
Dès le lendemain, Bizet a une crise aigüe de rhumatismes
et beaucoup de fièvre. Il meurt dans la nuit du 2 au 3
juin 1875. Il a 36 ans.
Ludovic Halévy télégraphie
au Directeur de l’Opéra Comique : «Le
plus horrible des malheurs, Bizet est mort cette nuit».
Si grand est
l’affolement que personne ne se soucie de garder le moindre
souvenir de la mort de Bizet, ni masque mortuaire, ni photographie,
ni dessin.
Les obsèques ont lieu trois jours
plus tard. Cette mort brutale d’un être si jeune
et si plein de promesses a bouleversé ses amis, et
pris de court le monde musical. Il y a donc beaucoup de monde
dans l’église de
la Trinité, beaucoup de fleurs, beaucoup de larmes, beaucoup
de discours. Tous les acteurs de la tragédie de Carmen qui
vient de se jouer sont présents, y compris
la critique musicale. Le ton des notices nécrologiques
témoigne d’une remarquable hypocrisie. Tous ceux
qui l’ont traité d’artiste sans originalité,
déversent sur lui des torrents d’éloquence.
Ce qui rend particulièrement tragique
le destin de Bizet, c’est que la carrière éblouissante
de Carmen, démarre au lendemain de la mort de
son auteur. Le premier triomphe a lieu à Vienne, dès
octobre 1875. Brahms, en particulier, s’enthousiasme et
assiste à 20
représentations.
Wagner, pourtant si loin de Bizet, s’écrie «Dieu
merci, voilà enfin quelqu’un qui a des idées
dans la tête pour changer !». Tchaïkovski
prophétise
que «d’ici 10 ans, Carmen serait l’opéra
le plus célèbre de toute la planète».
Nietzsche, et Bismarck applaudissent aussi.
Mais il faut attendre que le succès
de Carmen s’étende à tout
le monde occidental, y compris la Russie et les USA pour que
le Directeur de l’Opéra Comique consente à reprendre
cet opéra auréolé de scandale !
[Haut de la page] |